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(c) Geoffroy Mathieu

KAMEL SALEH
réalisateur

 

"J’ai grandi avec des gens qui sont aujourd’hui disparus. Morts, à l’asile. Quand j’étais jeune, je me retrouvais souvent avec des mecs qui, tout en me parlant, se faisaient un garrot et sortaient une seringue. Ils avaient cinq ou dix ans de plus que nous, et ils nous disaient: «Vous, on vous estime bien.» C’étaient les grands du quartier. Ils étaient en train de se shooter devant nous.

J’ai toujours eu en moi cette envie de raconter une histoire autour de cette génération. J’ai toujours eu en moi cette envie de l’évacuer, de la projeter. Je voulais raconter et montrer ça: une génération tout entière qui a été sacrifiée. Leur quête d’identité, qui la plupart du temps tournait mal.

On est dans une société où ceux qui ont les moyens, ceux qui ont les outils culturels, intellectuels, linguistiques peuvent s’en tirer. Pour les autres, quand tu es complexé, quand tu as des lacunes, quand tu accumules les échecs, tu n’as que des murs. Tu ne vas pas loin. Un des premiers problèmes des jeunes des cités, c’est le langage. La majorité des jeunes des cités n’ont vraiment pas la langue qu’il faut. Si tu ne sais pas t’exprimer, si tu n’as pas les codes, tu ne peux pas parler au-delà de ton territoire: tu bégaies, presque. Dans le film, la seule chose qui sauve Cahuète, mon personnage, c’est qu’il s’intéresse à la littérature, à la culture.

À un moment du film, je sors de la Vieille-Charité avec L’Enfer de Dante, et mes potes se foutent de ma gueule. Quand j’ai lu Dante, j’ai pris une claque. Virgile qui vient chercher Dante pour lui offrir Béatrice, c’est vraiment inoubliable. Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue.

Autant dire que je me suis senti assez concerné."

 

 

(c) Extrait de l'ouvrage "Marseille, énergies et frustrations", éditions Autrement, mai 2006

 

           

 

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